Matthieu 15, 21-28
21 Partant de là, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon.
22 Et voici qu'une Cananéenne vint de là et elle se mit à crier : " Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David! Ma fille est cruellement tourmentée par un démon."
23 Mais il ne lui répondit pas un mot. Ses disciples l'approchant, lui firent cette demande: " Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris."
24 Jésus répondit : " Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d' Israël."
25 Mais la femme vint se prosterner devant lui : " Seigneur, dit-elle, viens à mon secours!"
26 Il répondit : " Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens." -
27 " C'est vrai, Seigneur! reprit-elle ; et justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres."
28 Alors Jésus lui répondit : " Femme, ta foi est grande! Qu'il t'arrive comme tu le veux!" Et sa fille fut guérie dès cette heure-là.
22 Et voici qu'une Cananéenne vint de là et elle se mit à crier : " Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David! Ma fille est cruellement tourmentée par un démon."
23 Mais il ne lui répondit pas un mot. Ses disciples l'approchant, lui firent cette demande: " Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris."
24 Jésus répondit : " Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d' Israël."
25 Mais la femme vint se prosterner devant lui : " Seigneur, dit-elle, viens à mon secours!"
26 Il répondit : " Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens." -
27 " C'est vrai, Seigneur! reprit-elle ; et justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres."
28 Alors Jésus lui répondit : " Femme, ta foi est grande! Qu'il t'arrive comme tu le veux!" Et sa fille fut guérie dès cette heure-là.
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Commentaire de Geneviève
Pour s’en sortir plus vivant à la fin de cet évangile qu’à son entrée, y a pas : il faut être bon en saute- mouton.
Sinon on reste planté entre les moutons, on se bloque, on ne bouge plus et on se dit : « c’est pas possible ! Mais qu’est-ce qui Lui a pris ce jour-là de dire des choses pareilles ? » Mais enfin Jésus ! Ta mission est d’être celui qui libère, qui enseigne, qui guérit ! Or ici, placé dans cette situation : une maman qui demande la guérison de sa fille, pour le moins Tu traînes les pieds et Tu sembles aller à contrecourant de ton objectif.
- Premier mouton : ton mutisme devant un appel à ta compassion par une femme qui, pourtant, reconnaît que tu es le Messie.
- Deuxième mouton : ne parlons pas de tes disciples qui ne demandent qu’une chose : c’est que tu chasses cette femme à perpète car elle leur casse littéralement les pieds avec ses cris. Jésus, tu ne leur réponds même pas mais exprimes le renvoi de la Syrophénicienne à son point de départ : étrangère elle est, étrangère elle restera. Tu n’en as rien à faire : elle n’est pas dans la case prévue de ton champ de mission.
-Troisième mouton : après une nouvelle supplication, on atteint le comble du rejet. On est d’abord choqué par une attitude que l’on peut qualifier d’injustement méprisante de la part de quelqu’un qui prône sans cesse l’amour des autres etc.
Bref, en dépit de son initiative de répondre à une femme étrangère, le Christ manifeste une exclusion due à son identité. Certes, elle et lui ont d’abord surmonté trois obstacles pour entrer en relation (être une femme, une étrangère, une descendante des Cananéens, un peuple immoral que Dieu avait voué à la destruction totale > appartenir donc à un peuple maudit par les Hébreux) mais après, c’est une autre histoire. Exit.
Aujourd’hui nous qualifierions les premières réactions de Jésus de " discriminatoires ".
Evidemment, à notre époque et dans nos sociétés occidentales, cette affaire des « petits chiens » ne cesse de causer des remous ainsi que la situation d’ « étrangère » appliquée à la Cananéenne.
Serions-nous de nouveau confrontés à des mots devenus eux-aussi « étrangers » à notre civilisation ? En effet, notre regard sociétal occidental a changé à la fois sur la conception de la femme que sur les approches des habitants d’autres nations et sur certaines espèces d’animaux :
- Ainsi ce jour-là, nous assistons à un dialogue entre une femme et un homme or on ne pouvait parler à une femme dans un lieu public.
- Ainsi, ce jour-là, Jésus se trouve en plus pour la première et la seule fois dans une terre étrangère parce que hors Israël. Conséquence normale, selon les normes: il doit éviter toute relation avec un étranger car elle le rend ‘‘ impur’’. « Les enfants » sont le peuple juif et « les petits chiens » tous ceux qui ne le sont pas. Il est courant de dire que notre planète est devenue un grand village – ce qui ne supprime pas les regards et les actes tueurs face à l’autre mais les étrangers ne sont plus exclusivement- comme pour les Hébreux- ceux qui ne sont pas nous.
- Ainsi appelait-on alors les étrangers, les païens « des chiens », parce qu'ils ne se purifiaient pas avant de prendre leur nourriture. Alors qu’actuellement la population canine française est estimée à environ 9 millions et que les petits chiens ont la cote – avec, dans la motivation de leurs maîtres, l'amour des animaux avancé comme première raison de vivre avec un chien. Cette métaphore a franchement du mal à passer.
Mais ce qui me frappe d’abord, c’est la croissance de chacun des 4 protagonistes qui s’interpellent par delà les murs de lieu, d’espace, de sexe, de religion - et de temps pour nous: Jésus, le groupe des disciples, la Cananéenne et moi.
Le dépassement qui m’a touchée en premier est celui vécu en retrait par les disciples qui sont si souvent ‘en retard’, excusables à mon avis vu la nouveauté de La Parole... Nous les voyons à nouveau en plein stage de formation continue : comme ils nous ressemblent ou comme nous leur ressemblons. Leurs faiblesses, leurs hésitations, leurs rouspétances, leur lenteur à piger ce que dit leur maître, ce sont les nôtres : là rien n’a changé. Nous avons autant de mal qu’eux à voir et à entendre ! Et pourtant Dieu nous fait confiance comme à eux quand nous nous mettons à faire un pas dans le travail de la vigne.
Je ne crois pas qu’il s’agisse ici de la valorisation de la persévérance de la prière : Insistez et vous serez exaucés, vous aurez, car nous serions dans le domaine du pouvoir et de l’exercice d’une certaine violence alors que nous sommes invités à nous ouvrir à celui de la liberté.
Je n’oublie pas que cette femme vient d’une région païenne, en plus détestée, avec sa souffrance au cœur. Sans doute connaît-elle Isaïe 35,1 « Qu’ils se réjouissent, le désert et la terre aride, que la steppe exulte et fleurisse, qu’elle se couvre de fleurs des champs, qu’elle saute et danse et crie de joie ! La gloire du Liban lui est donnée... Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s’ouvriront... là on construira une route qu’on appellera la voie sacrée - le Seigneur lui-même ouvrira la voie - Ceux qui appartiennent au Seigneur prendront cette route... »
Cette femme qui vient de quitter sa maison bâtie sur 25 niveaux au moins depuis 2700 ans : comment a-t-elle été amenée à venir à Ta rencontre ? Rien ne le dit dans le texte.
Mais combien de personnes aujourd’hui arrivent devant Toi - on se demande comment- par des chemins incroyables ! Semblables à cette habitante anonyme de ces antiques cités de Tyr et de Sidon - alors que ce jour-là, nos ancêtres devaient peut-être simplement rafraîchir le toit de paille de leur hutte... notre seul point commun : nous vivions aussi dans la Pax romana.
Ces deux personnes se connaissent donc, mais de loin , j’allais dire de réputation, mais pas sur le même plan : pour elle, il s’agit d’un face à face avec un homme précis dont elle a entendu parler comme de quelqu’un qui guérit au nom d’un Dieu qu’elle aussi connaît, de loin sans doute et pas de la même manière que ses voisins juifs : sa renommée a du le précéder. Alors elle, dans son désir de voir sa fille guérie, a sauté par-dessus les barrages. Son désir de vie a renversé les frontières. De plus elle connaît les Ecritures, elle sait que le Messie doit venir.
Pour Jésus, cette femme qui vient à lui en quête de vie mais d’une vie uniquement physique et pour une autre, la plus proche, sa fille, il ne la connaît pas personnellement. C’est aussi un appel, pour aller plus avant dans sa mission et sauter lui aussi par-dessus les obstacles. Il est dans sa vérité durant tout cet échange qui dit quelque chose de Dieu Père avec lequel il dialogue en permanence. Finalement j’emprunterai plutôt une image sportive plus dynamique, celle d’une course de haies. Chaque participant suit sa trajectoire avec un but identique : la vie. Mais pas de la même nature : l’une pour la demander et la recevoir au nom de sa fille et pour elle uniquement une vie physique ; l’autre pour la donner, mais comme signe de la Vie, la Vraie, celle du Royaume des Cieux qui commence aujourd’hui dans l’union aux Trois Personnes divines.
Au début de ce jour-là, Jésus, Tu n’as pas sauté une haie pour rencontrer une femme étrangère haïe: tu étais venu dans son pays, à l’écart une nouvelle fois, certainement de nouveau pour être en tête à tête avec Ton Père : une retraite dans la paix. Et patatras, à nouveau c’est raté. Voilà que quelqu’un Te dérange. Le même scénario que lors de la poursuite de la foule au bord du lac conclu par le don du Pain pour leur guérison.
D’abord : une rencontre avec des paroles échangées puis la vraie, celle d’un cœur à cœur. D’un cœur à Cœur. Le cœur d’une mère et le cœur d’un fils, le Fils.
Nous changeons complètement de registre : nous sommes dans la prière d’Adoration (< ad = vers + os-oris : la bouche) > litt. la bouche, le visage tourné vers le Seigneur. Et c’est une païenne qui nous l’apprend.
Jésus creuse de plus en plus profondément le terreau de son désir de guérison : ce n’est pas cet acte qu’il pose en premier et la prosternation viendrait en dernier en guise de remerciement. Elle réagit en toute liberté à son questionnement progressif : elle se prosterne et ensuite seulement Jésus donne son charisme de guérison à sa fille via sa foi proclamée en tant que mère. Une guérison, un démon dans la culture de l’époque que Jésus chasse mais dans la foi d’une mère. Quelle ouverture pour nous à la prière d’intercession qui entre dans notre travail dans cette magnifique étape que notre Père nous donne à vivre, celle d’une Nouvelle Evangélisation ! En cela, cette femme sans nom, sans autre identité que la marque au fer rouge incrustée dans sa chair dès sa naissance indiquant son origine ethnique et religieuse, jusqu’à ce jour-là reléguée dans la catégorie des païens - à ce moment de mon cheminement au cœur de cet évangile, Seigneur, je vois deux autres étoiles - est pour moi la patronne, le modèle à suivre complètement. Car, dans la présence active de l’Esprit- Saint, elle reçoit le don de Dieu qui vient des Juifs, selon la parole de Jean dans le récit de la Samaritaine (4, 22) : « nous adorons ce que nous connaissons car le salut vient des Juifs »
Ce jour-là que va-t-il se passer ? Un même désir à court terme satisfait après des suppliques répétées? Bien davantage. Ce que Jésus veut lui donner ce jour là à elle qui porte une étoile jaune intérieure, comme à tous les Cananéens à venir, c’est la multiplication de sa présence, à une autre échelle et d’une autre manière.
Première Adoration de l’histoire ? Non. Je pense aux mages venus eux aussi d’un ailleurs encore plus lointain que le pays de Canaan, obéissant à la lumière d’une étoile. Mais quelle étoile ! Les premiers adorateurs.
Et elle, 30 ans après, a aussi suivi cette même étoile de vie qui la guide devant le Fils de l’Homme, et elle n’a même pas le contenu d’une cassette à offrir. Rien. Elle vient les mains nues. Pauvre. Humble. Toute petite.
Dans sa cassette, il n’y a qu’un verbe. Un acte. Elle « se prosterne ». En plus j’ai appris qu’en grec, le mot est le même pour dire adorer et se prosterner. Et c’est ce mot qu’a utilisé Matthieu.
Dans sa cassette il n’y a ni or, ni encens, ni myrrhe, aucun objet, aucun symbole : il n’y a qu’elle-même. Elle livre et consacre toute sa personne au Fils de David, à Celui qu’elle a reconnu, tout de suite, comme son Maître et son Sauveur c’est-à- dire Celui qui sauve. C’est seulement après ce premier temps d’adoration qu’elle proclame totalement sa foi. Que des miettes, Seigneur. C’est tout ce que je demande.
Nous sommes une nouvelle fois dans le DON RECIPROQUE.
Et Jésus, alors, proclame sa foi envers un être humain. Ce qui m’a bouleversée à ce moment de mon cheminement au cœur de cet évangile, c’est que Jésus, lui aussi, a creusé son désir de sauver l’Homme. Lui aussi est allé puiser au fond de son être pour accéder au désir profond de cette femme inconnue. Il a vu sa souffrance, il l’a entendue depuis la première seconde. Car Dieu voit et Dieu sauve. Il lui répond. Et ce qu’il lui dit est extraordinaire : « Qu’il arrive comme tu le veux ! » = Que ta volonté soit faite ! = la même demande contenue dans la prière qu’il a enseignée à ses disciples quelque temps auparavant (6,5-14) mais adressée au Père : que Ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel (dans la traduction de la Tob : « Fais se réaliser ta volonté sur la terre à l’image du ciel »). Jésus s’abaisse devant une créature qui l’a reconnu. Une humilité réciproque.
Qui dit aussi quelque chose de Dieu Père à cet instant.
Par ces sept mots, il la fait entrer « dans ceux qui appartiennent au Seigneur ». N’est-ce pas tout simplement la définition de la sainteté ? Elle, qui n’a pas ni prénom ni nom, qui vient de si loin dans tous les sens du terme, la voici ce jour-là dans l’éternité de vie en Dieu. Quelle espérance dans le projet de bonheur que notre Père veut accomplir, pour maintenant, pour tous les hommes de tous les temps ! Tous. La preuve.
Interrogations finales :
Ne sommes-nous pas favorisés d’une grâce spéciale depuis quelques années, en particulier dans nos pays occidentaux ? Avec, dans ce temps de pauvreté, de dénuement, de persécution banalisée, en filigrane, plus ou moins cachée, la redécouverte de l’Adoration ponctuelle ou perpétuelle proposée par de plus en plus de paroisses et de communautés anciennes et nouvelles. Avec les guérisons attenantes lorsque le Christ se penche vers chacun, durant telles assemblées de prière, telles processions du Saint Sacrement au milieu des foules d’aujourd’hui comme quand il passait en chair et en os dans celles d’il y a 2000 ans.
N’avons-nous pas à devenir de nouveaux centurions ou de nouvelles Cananéennes qui osent montrer leur visage en vérité parce que Tu les as entraînés vers la vérité et à crier : " Fils de David ! Viens à mon secours ! C’est vrai : je ne suis qu’un petit chien et je ne mangerai que des miettes ! Mais je peux Te manger. J’en ai le droit parce que je suis Fils ou Fille de Roi ? "
Sauve-moi – non parce que « je ne suis pas digne », c’est faux, archi faux.
Sinon on reste planté entre les moutons, on se bloque, on ne bouge plus et on se dit : « c’est pas possible ! Mais qu’est-ce qui Lui a pris ce jour-là de dire des choses pareilles ? » Mais enfin Jésus ! Ta mission est d’être celui qui libère, qui enseigne, qui guérit ! Or ici, placé dans cette situation : une maman qui demande la guérison de sa fille, pour le moins Tu traînes les pieds et Tu sembles aller à contrecourant de ton objectif.
- Premier mouton : ton mutisme devant un appel à ta compassion par une femme qui, pourtant, reconnaît que tu es le Messie.
- Deuxième mouton : ne parlons pas de tes disciples qui ne demandent qu’une chose : c’est que tu chasses cette femme à perpète car elle leur casse littéralement les pieds avec ses cris. Jésus, tu ne leur réponds même pas mais exprimes le renvoi de la Syrophénicienne à son point de départ : étrangère elle est, étrangère elle restera. Tu n’en as rien à faire : elle n’est pas dans la case prévue de ton champ de mission.
-Troisième mouton : après une nouvelle supplication, on atteint le comble du rejet. On est d’abord choqué par une attitude que l’on peut qualifier d’injustement méprisante de la part de quelqu’un qui prône sans cesse l’amour des autres etc.
Bref, en dépit de son initiative de répondre à une femme étrangère, le Christ manifeste une exclusion due à son identité. Certes, elle et lui ont d’abord surmonté trois obstacles pour entrer en relation (être une femme, une étrangère, une descendante des Cananéens, un peuple immoral que Dieu avait voué à la destruction totale > appartenir donc à un peuple maudit par les Hébreux) mais après, c’est une autre histoire. Exit.
Aujourd’hui nous qualifierions les premières réactions de Jésus de " discriminatoires ".
Evidemment, à notre époque et dans nos sociétés occidentales, cette affaire des « petits chiens » ne cesse de causer des remous ainsi que la situation d’ « étrangère » appliquée à la Cananéenne.
Serions-nous de nouveau confrontés à des mots devenus eux-aussi « étrangers » à notre civilisation ? En effet, notre regard sociétal occidental a changé à la fois sur la conception de la femme que sur les approches des habitants d’autres nations et sur certaines espèces d’animaux :
- Ainsi ce jour-là, nous assistons à un dialogue entre une femme et un homme or on ne pouvait parler à une femme dans un lieu public.
- Ainsi, ce jour-là, Jésus se trouve en plus pour la première et la seule fois dans une terre étrangère parce que hors Israël. Conséquence normale, selon les normes: il doit éviter toute relation avec un étranger car elle le rend ‘‘ impur’’. « Les enfants » sont le peuple juif et « les petits chiens » tous ceux qui ne le sont pas. Il est courant de dire que notre planète est devenue un grand village – ce qui ne supprime pas les regards et les actes tueurs face à l’autre mais les étrangers ne sont plus exclusivement- comme pour les Hébreux- ceux qui ne sont pas nous.
- Ainsi appelait-on alors les étrangers, les païens « des chiens », parce qu'ils ne se purifiaient pas avant de prendre leur nourriture. Alors qu’actuellement la population canine française est estimée à environ 9 millions et que les petits chiens ont la cote – avec, dans la motivation de leurs maîtres, l'amour des animaux avancé comme première raison de vivre avec un chien. Cette métaphore a franchement du mal à passer.
Mais ce qui me frappe d’abord, c’est la croissance de chacun des 4 protagonistes qui s’interpellent par delà les murs de lieu, d’espace, de sexe, de religion - et de temps pour nous: Jésus, le groupe des disciples, la Cananéenne et moi.
Le dépassement qui m’a touchée en premier est celui vécu en retrait par les disciples qui sont si souvent ‘en retard’, excusables à mon avis vu la nouveauté de La Parole... Nous les voyons à nouveau en plein stage de formation continue : comme ils nous ressemblent ou comme nous leur ressemblons. Leurs faiblesses, leurs hésitations, leurs rouspétances, leur lenteur à piger ce que dit leur maître, ce sont les nôtres : là rien n’a changé. Nous avons autant de mal qu’eux à voir et à entendre ! Et pourtant Dieu nous fait confiance comme à eux quand nous nous mettons à faire un pas dans le travail de la vigne.
Je ne crois pas qu’il s’agisse ici de la valorisation de la persévérance de la prière : Insistez et vous serez exaucés, vous aurez, car nous serions dans le domaine du pouvoir et de l’exercice d’une certaine violence alors que nous sommes invités à nous ouvrir à celui de la liberté.
Je n’oublie pas que cette femme vient d’une région païenne, en plus détestée, avec sa souffrance au cœur. Sans doute connaît-elle Isaïe 35,1 « Qu’ils se réjouissent, le désert et la terre aride, que la steppe exulte et fleurisse, qu’elle se couvre de fleurs des champs, qu’elle saute et danse et crie de joie ! La gloire du Liban lui est donnée... Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s’ouvriront... là on construira une route qu’on appellera la voie sacrée - le Seigneur lui-même ouvrira la voie - Ceux qui appartiennent au Seigneur prendront cette route... »
Cette femme qui vient de quitter sa maison bâtie sur 25 niveaux au moins depuis 2700 ans : comment a-t-elle été amenée à venir à Ta rencontre ? Rien ne le dit dans le texte.
Mais combien de personnes aujourd’hui arrivent devant Toi - on se demande comment- par des chemins incroyables ! Semblables à cette habitante anonyme de ces antiques cités de Tyr et de Sidon - alors que ce jour-là, nos ancêtres devaient peut-être simplement rafraîchir le toit de paille de leur hutte... notre seul point commun : nous vivions aussi dans la Pax romana.
Ces deux personnes se connaissent donc, mais de loin , j’allais dire de réputation, mais pas sur le même plan : pour elle, il s’agit d’un face à face avec un homme précis dont elle a entendu parler comme de quelqu’un qui guérit au nom d’un Dieu qu’elle aussi connaît, de loin sans doute et pas de la même manière que ses voisins juifs : sa renommée a du le précéder. Alors elle, dans son désir de voir sa fille guérie, a sauté par-dessus les barrages. Son désir de vie a renversé les frontières. De plus elle connaît les Ecritures, elle sait que le Messie doit venir.
Pour Jésus, cette femme qui vient à lui en quête de vie mais d’une vie uniquement physique et pour une autre, la plus proche, sa fille, il ne la connaît pas personnellement. C’est aussi un appel, pour aller plus avant dans sa mission et sauter lui aussi par-dessus les obstacles. Il est dans sa vérité durant tout cet échange qui dit quelque chose de Dieu Père avec lequel il dialogue en permanence. Finalement j’emprunterai plutôt une image sportive plus dynamique, celle d’une course de haies. Chaque participant suit sa trajectoire avec un but identique : la vie. Mais pas de la même nature : l’une pour la demander et la recevoir au nom de sa fille et pour elle uniquement une vie physique ; l’autre pour la donner, mais comme signe de la Vie, la Vraie, celle du Royaume des Cieux qui commence aujourd’hui dans l’union aux Trois Personnes divines.
Au début de ce jour-là, Jésus, Tu n’as pas sauté une haie pour rencontrer une femme étrangère haïe: tu étais venu dans son pays, à l’écart une nouvelle fois, certainement de nouveau pour être en tête à tête avec Ton Père : une retraite dans la paix. Et patatras, à nouveau c’est raté. Voilà que quelqu’un Te dérange. Le même scénario que lors de la poursuite de la foule au bord du lac conclu par le don du Pain pour leur guérison.
D’abord : une rencontre avec des paroles échangées puis la vraie, celle d’un cœur à cœur. D’un cœur à Cœur. Le cœur d’une mère et le cœur d’un fils, le Fils.
Nous changeons complètement de registre : nous sommes dans la prière d’Adoration (< ad = vers + os-oris : la bouche) > litt. la bouche, le visage tourné vers le Seigneur. Et c’est une païenne qui nous l’apprend.
Jésus creuse de plus en plus profondément le terreau de son désir de guérison : ce n’est pas cet acte qu’il pose en premier et la prosternation viendrait en dernier en guise de remerciement. Elle réagit en toute liberté à son questionnement progressif : elle se prosterne et ensuite seulement Jésus donne son charisme de guérison à sa fille via sa foi proclamée en tant que mère. Une guérison, un démon dans la culture de l’époque que Jésus chasse mais dans la foi d’une mère. Quelle ouverture pour nous à la prière d’intercession qui entre dans notre travail dans cette magnifique étape que notre Père nous donne à vivre, celle d’une Nouvelle Evangélisation ! En cela, cette femme sans nom, sans autre identité que la marque au fer rouge incrustée dans sa chair dès sa naissance indiquant son origine ethnique et religieuse, jusqu’à ce jour-là reléguée dans la catégorie des païens - à ce moment de mon cheminement au cœur de cet évangile, Seigneur, je vois deux autres étoiles - est pour moi la patronne, le modèle à suivre complètement. Car, dans la présence active de l’Esprit- Saint, elle reçoit le don de Dieu qui vient des Juifs, selon la parole de Jean dans le récit de la Samaritaine (4, 22) : « nous adorons ce que nous connaissons car le salut vient des Juifs »
Ce jour-là que va-t-il se passer ? Un même désir à court terme satisfait après des suppliques répétées? Bien davantage. Ce que Jésus veut lui donner ce jour là à elle qui porte une étoile jaune intérieure, comme à tous les Cananéens à venir, c’est la multiplication de sa présence, à une autre échelle et d’une autre manière.
Première Adoration de l’histoire ? Non. Je pense aux mages venus eux aussi d’un ailleurs encore plus lointain que le pays de Canaan, obéissant à la lumière d’une étoile. Mais quelle étoile ! Les premiers adorateurs.
Et elle, 30 ans après, a aussi suivi cette même étoile de vie qui la guide devant le Fils de l’Homme, et elle n’a même pas le contenu d’une cassette à offrir. Rien. Elle vient les mains nues. Pauvre. Humble. Toute petite.
Dans sa cassette, il n’y a qu’un verbe. Un acte. Elle « se prosterne ». En plus j’ai appris qu’en grec, le mot est le même pour dire adorer et se prosterner. Et c’est ce mot qu’a utilisé Matthieu.
Dans sa cassette il n’y a ni or, ni encens, ni myrrhe, aucun objet, aucun symbole : il n’y a qu’elle-même. Elle livre et consacre toute sa personne au Fils de David, à Celui qu’elle a reconnu, tout de suite, comme son Maître et son Sauveur c’est-à- dire Celui qui sauve. C’est seulement après ce premier temps d’adoration qu’elle proclame totalement sa foi. Que des miettes, Seigneur. C’est tout ce que je demande.
Nous sommes une nouvelle fois dans le DON RECIPROQUE.
Et Jésus, alors, proclame sa foi envers un être humain. Ce qui m’a bouleversée à ce moment de mon cheminement au cœur de cet évangile, c’est que Jésus, lui aussi, a creusé son désir de sauver l’Homme. Lui aussi est allé puiser au fond de son être pour accéder au désir profond de cette femme inconnue. Il a vu sa souffrance, il l’a entendue depuis la première seconde. Car Dieu voit et Dieu sauve. Il lui répond. Et ce qu’il lui dit est extraordinaire : « Qu’il arrive comme tu le veux ! » = Que ta volonté soit faite ! = la même demande contenue dans la prière qu’il a enseignée à ses disciples quelque temps auparavant (6,5-14) mais adressée au Père : que Ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel (dans la traduction de la Tob : « Fais se réaliser ta volonté sur la terre à l’image du ciel »). Jésus s’abaisse devant une créature qui l’a reconnu. Une humilité réciproque.
Qui dit aussi quelque chose de Dieu Père à cet instant.
Par ces sept mots, il la fait entrer « dans ceux qui appartiennent au Seigneur ». N’est-ce pas tout simplement la définition de la sainteté ? Elle, qui n’a pas ni prénom ni nom, qui vient de si loin dans tous les sens du terme, la voici ce jour-là dans l’éternité de vie en Dieu. Quelle espérance dans le projet de bonheur que notre Père veut accomplir, pour maintenant, pour tous les hommes de tous les temps ! Tous. La preuve.
Un chemin : l’ADORATION.
Interrogations finales :
Ne sommes-nous pas favorisés d’une grâce spéciale depuis quelques années, en particulier dans nos pays occidentaux ? Avec, dans ce temps de pauvreté, de dénuement, de persécution banalisée, en filigrane, plus ou moins cachée, la redécouverte de l’Adoration ponctuelle ou perpétuelle proposée par de plus en plus de paroisses et de communautés anciennes et nouvelles. Avec les guérisons attenantes lorsque le Christ se penche vers chacun, durant telles assemblées de prière, telles processions du Saint Sacrement au milieu des foules d’aujourd’hui comme quand il passait en chair et en os dans celles d’il y a 2000 ans.
N’avons-nous pas à devenir de nouveaux centurions ou de nouvelles Cananéennes qui osent montrer leur visage en vérité parce que Tu les as entraînés vers la vérité et à crier : " Fils de David ! Viens à mon secours ! C’est vrai : je ne suis qu’un petit chien et je ne mangerai que des miettes ! Mais je peux Te manger. J’en ai le droit parce que je suis Fils ou Fille de Roi ? "
Sauve-moi – non parce que « je ne suis pas digne », c’est faux, archi faux.
Seigneur, je suis d i g n e
de Te recevoir
par Ta Parole qui me sauve.
de Te recevoir
par Ta Parole qui me sauve.
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Commentaire de Philippe
Cette scène m’a toujours interpelé. En effet, ce n’est pas l’habitude de Jésus d’être comme indifférent et froid, en apparence insensible à la demande pressante d’une mère de famille dans la détresse. Et comme ce ne peut être de la froideur et de l’indifférence que cette attitude-là, il faut bien comprendre que Jésus veut donner un enseignement à ceux qui le suivent.
D’abord, il y a comme une sorte de contradiction entre le voyage de Jésus en pays païen, cananéen, et sa remarque sur les brebis perdue d’Israël. Si son intérêt se borne aux fils de la promesse, pourquoi va-t-il en Syro-Phénicie ? Ce n’est certes pas pour y passer des vacances ou se reposer ou fuir une menace dont le texte ne dit rien du reste. Et comment cette femme a-t-elle eu connaissance de la filiation davidique et messianique de Jésus alors qu’elle est païenne ? Il faut conclure que la renommée de Jésus a dépassé le cadre d’Israël.
Les disciples semblent emboîter le pas à Jésus. "Elle nous empoisonne la vie avec ses cris" disent-ils ; "il convient de la congédier". En effet, ils croyaient être tranquilles ; il n’en est rien ; ils en sont pour leur frais. Et qui plus est c’est une païenne qui vient leur casser la tête. La réponse de Jésus est curieuse et comme à côté du sujet. Elle est même énigmatique. Que vient faire l’allusion aux brebis perdues d’Israël en Syro-Phénicie ? Est-il possible de croire que Jésus ne vient sauver que ceux de sa nation ? C’est mettre en cause tout l’apostolat de saint Paul qui, par une révélation de l’Esprit Saint s’est fait l’évangélisateur des gentils. La solution est ailleurs. Il faut que je la trouve.
Il y a alors cette scène émouvante. Elle ne se lasse pas, la cananéenne. Elle insiste. Viens à mon secours. Elle ne demande rien pour elle ; elle demande pour sa fille, avec insistance. Jésus la reprend, en utilisant une autre expression qui renvoie à la même réalité, celle des brebis perdues d’Israël, assimilées cette fois-ci à des enfants. L’image du petit chien est délicieuse. Il y a comme de la tendresse dans cette allusion ; il n’y a pas d’opposition entre les enfants et les petits chiens : tous sont petits. Et la cananéenne va prendre Jésus sur son terrain même. Elle ne demande pas le pain des petits enfants ; elle reconnaît le droit d’Israël d’être l’héritier premier de la promesse. Elle ne réclame que des miettes de cet héritage, se reconnaissant dans la figure de ces petits chiens ramasse-miettes. Qu’est-ce que cette guérison pour Jésus ? Il en fait tant d’autres et de plus extraordinaires. L’enfant ne semble pas être aux côtés de sa mère ; la maman ne demande rien de spectaculaire. Il s’agit de chasser un démon (on peut penser à des crises d’épilepsie) qui loge dans le corps d’un enfant resté à la maison. Cette femme est dans un acte de foi pur, et dans une compréhension totale de la mission de Jésus. Israël est l’olivier franc, certes. Mais ceux qui croient en Jésus se greffent sur ce tronc vigoureux et maintenu tel au cours des siècles, malgré les drames (destruction du Temple de Salomon, exil à Babylone, occupation romaine, perte de l’indépendance), par la foi de quelques témoins exemplaires : Zaccharie, Élisabeth, Syméon, Anne, Nicodème, Joseph d’Arimathie par exemple.
En somme, la leçon que donne Jésus à ses disciples apparaît à travers cette scène si paradoxale : le salut va à ceux qui croient en Lui, qui le reconnaissent comme unique Sauveur du monde.
Que le Seigneur nous donne un cœur assez large pour l’ouvrir à la détresse de tous les hommes, qu’il nous garde du jugement d’exclusion sur ceux qui ne partagent pas notre foi, et qu’il augmente celle-ci pour nous faire des témoins de son Salut.
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