samedi 30 juillet 2011

Evangile du DIMANCHE 14 août



Matthieu 15, 21-28

21 Partant de là, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon.
22 Et voici qu'une Cananéenne vint de là et elle se mit à crier : " Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David! Ma fille est cruellement tourmentée par un démon."
23 Mais il ne lui répondit pas un mot. Ses disciples l'approchant, lui firent cette demande: " Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris."
24 Jésus répondit : " Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d' Israël."
25 Mais la femme vint se prosterner devant lui : " Seigneur, dit-elle, viens à mon secours!"
26 Il répondit : " Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens." -
27 " C'est vrai, Seigneur! reprit-elle ; et justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres."
28 Alors Jésus lui répondit : " Femme, ta foi est grande! Qu'il t'arrive comme tu le veux!" Et sa fille fut guérie dès cette heure-là.


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Commentaire de Geneviève



Pour s’en sortir plus vivant à la fin de cet évangile qu’à son entrée, y a pas : il faut être bon en saute- mouton.
Sinon on reste planté entre les moutons, on se bloque, on ne bouge plus et on se dit : « c’est pas possible ! Mais qu’est-ce qui Lui a pris ce jour-là de dire des choses pareilles ? » Mais enfin Jésus ! Ta mission est d’être celui qui libère, qui enseigne, qui guérit ! Or ici, placé dans cette situation : une maman qui demande la guérison de sa fille, pour le moins Tu traînes les pieds et Tu sembles aller à contrecourant de ton objectif.
- Premier mouton : ton mutisme devant un appel à ta compassion par une femme qui, pourtant, reconnaît que tu es le Messie.
- Deuxième mouton : ne parlons pas de tes disciples qui ne demandent qu’une chose : c’est que tu chasses cette femme à perpète car elle leur casse littéralement les pieds avec ses cris. Jésus, tu ne leur réponds même pas mais exprimes le renvoi de la Syrophénicienne à son point de départ : étrangère elle est, étrangère elle restera. Tu n’en as rien à faire : elle n’est pas dans la case prévue de ton champ de mission.
-Troisième mouton : après une nouvelle supplication, on atteint le comble du rejet. On est d’abord choqué par une attitude que l’on peut qualifier d’injustement méprisante de la part de quelqu’un qui prône sans cesse l’amour des autres etc.
Bref, en dépit de son initiative de répondre à une femme étrangère, le Christ manifeste une exclusion due à son identité. Certes, elle et lui ont d’abord surmonté trois obstacles pour entrer en relation (être une femme, une étrangère, une descendante des Cananéens, un peuple immoral que Dieu avait voué à la destruction totale > appartenir donc à un peuple maudit par les Hébreux) mais après, c’est une autre histoire. Exit.

Aujourd’hui nous qualifierions les premières réactions de Jésus de " discriminatoires ".
Evidemment, à notre époque et dans nos sociétés occidentales, cette affaire des « petits chiens » ne cesse de causer des remous ainsi que la situation d’ « étrangère » appliquée à la Cananéenne.
Serions-nous de nouveau confrontés à des mots devenus eux-aussi « étrangers » à notre civilisation ? En effet, notre regard sociétal occidental a changé à la fois sur la conception de la femme que sur les approches des habitants d’autres nations et sur certaines espèces d’animaux :
- Ainsi ce jour-là, nous assistons à un dialogue entre une femme et un homme or on ne pouvait parler à une femme dans un lieu public.
- Ainsi, ce jour-là, Jésus se trouve en plus pour la première et la seule fois dans une terre étrangère parce que hors Israël. Conséquence normale, selon les normes: il doit éviter toute relation avec un étranger car elle le rend ‘‘ impur’’. « Les enfants » sont le peuple juif et « les petits chiens » tous ceux qui ne le sont pas. Il est courant de dire que notre planète est devenue un grand village – ce qui ne supprime pas les regards et les actes tueurs face à l’autre mais les étrangers ne sont plus exclusivement- comme pour les Hébreux- ceux qui ne sont pas nous.
- Ainsi appelait-on alors les étrangers, les païens « des chiens », parce qu'ils ne se purifiaient pas avant de prendre leur nourriture. Alors qu’actuellement la population canine française est estimée à environ 9 millions et que les petits chiens ont la cote – avec, dans la motivation de leurs maîtres, l'amour des animaux avancé comme première raison de vivre avec un chien. Cette métaphore a franchement du mal à passer.


Mais ce qui me frappe d’abord, c’est la croissance de chacun des 4 protagonistes qui s’interpellent par delà les murs de lieu, d’espace, de sexe, de religion - et de temps pour nous: Jésus, le groupe des disciples, la Cananéenne et moi.
Le dépassement qui m’a touchée en premier est celui vécu en retrait par les disciples qui sont si souvent ‘en retard’, excusables à mon avis vu la nouveauté de La Parole... Nous les voyons à nouveau en plein stage de formation continue : comme ils nous ressemblent ou comme nous leur ressemblons. Leurs faiblesses, leurs hésitations, leurs rouspétances, leur lenteur à piger ce que dit leur maître, ce sont les nôtres : là rien n’a changé. Nous avons autant de mal qu’eux à voir et à entendre ! Et pourtant Dieu nous fait confiance comme à eux quand nous nous mettons à faire un pas dans le travail de la vigne.

Je ne crois pas qu’il s’agisse ici de la valorisation de la persévérance de la prière : Insistez et vous serez exaucés, vous aurez, car nous serions dans le domaine du pouvoir et de l’exercice d’une certaine violence alors que nous sommes invités à nous ouvrir à celui de la liberté.
Je n’oublie pas que cette femme vient d’une région païenne, en plus détestée, avec sa souffrance au cœur. Sans doute connaît-elle Isaïe 35,1 « Qu’ils se réjouissent, le désert et la terre aride, que la steppe exulte et fleurisse, qu’elle se couvre de fleurs des champs, qu’elle saute et danse et crie de joie ! La gloire du Liban lui est donnée... Alors, les yeux des aveugles verront et les oreilles des sourds s’ouvriront... là on construira une route qu’on appellera la voie sacrée - le Seigneur lui-même ouvrira la voie - Ceux qui appartiennent au Seigneur prendront cette route... »
Cette femme qui vient de quitter sa maison bâtie sur 25 niveaux au moins depuis 2700 ans : comment a-t-elle été amenée à venir à Ta rencontre ? Rien ne le dit dans le texte.
Mais combien de personnes aujourd’hui arrivent devant Toi - on se demande comment- par des chemins incroyables ! Semblables à cette habitante anonyme de ces antiques cités de Tyr et de Sidon - alors que ce jour-là, nos ancêtres devaient peut-être simplement rafraîchir le toit de paille de leur hutte... notre seul point commun : nous vivions aussi dans la Pax romana.

Ces deux personnes se connaissent donc, mais de loin , j’allais dire de réputation, mais pas sur le même plan : pour elle, il s’agit d’un face à face avec un homme précis dont elle a entendu parler comme de quelqu’un qui guérit au nom d’un Dieu qu’elle aussi connaît, de loin sans doute et pas de la même manière que ses voisins juifs : sa renommée a du le précéder. Alors elle, dans son désir de voir sa fille guérie, a sauté par-dessus les barrages. Son désir de vie a renversé les frontières. De plus elle connaît les Ecritures, elle sait que le Messie doit venir.
Pour Jésus, cette femme qui vient à lui en quête de vie mais d’une vie uniquement physique et pour une autre, la plus proche, sa fille, il ne la connaît pas personnellement. C’est aussi un appel, pour aller plus avant dans sa mission et sauter lui aussi par-dessus les obstacles. Il est dans sa vérité durant tout cet échange qui dit quelque chose de Dieu Père avec lequel il dialogue en permanence. Finalement j’emprunterai plutôt une image sportive plus dynamique, celle d’une course de haies. Chaque participant suit sa trajectoire avec un but identique : la vie. Mais pas de la même nature : l’une pour la demander et la recevoir au nom de sa fille et pour elle uniquement une vie physique ; l’autre pour la donner, mais comme signe de la Vie, la Vraie, celle du Royaume des Cieux qui commence aujourd’hui dans l’union aux Trois Personnes divines.
Au début de ce jour-là, Jésus, Tu n’as pas sauté une haie pour rencontrer une femme étrangère haïe: tu étais venu dans son pays, à l’écart une nouvelle fois, certainement de nouveau pour être en tête à tête avec Ton Père : une retraite dans la paix. Et patatras, à nouveau c’est raté. Voilà que quelqu’un Te dérange. Le même scénario que lors de la poursuite de la foule au bord du lac conclu par le don du Pain pour leur guérison.

D’abord : une rencontre avec des paroles échangées puis la vraie, celle d’un cœur à cœur. D’un cœur à Cœur. Le cœur d’une mère et le cœur d’un fils, le Fils.
Nous changeons complètement de registre : nous sommes dans la prière d’Adoration (< ad = vers + os-oris : la bouche) > litt. la bouche, le visage tourné vers le Seigneur. Et c’est une païenne qui nous l’apprend.
Jésus creuse de plus en plus profondément le terreau de son désir de guérison : ce n’est pas cet acte qu’il pose en premier et la prosternation viendrait en dernier en guise de remerciement. Elle réagit en toute liberté à son questionnement progressif : elle se prosterne et ensuite seulement Jésus donne son charisme de guérison à sa fille via sa foi proclamée en tant que mère. Une guérison, un démon dans la culture de l’époque que Jésus chasse mais dans la foi d’une mère. Quelle ouverture pour nous à la prière d’intercession qui entre dans notre travail dans cette magnifique étape que notre Père nous donne à vivre, celle d’une Nouvelle Evangélisation ! En cela, cette femme sans nom, sans autre identité que la marque au fer rouge incrustée dans sa chair dès sa naissance indiquant son origine ethnique et religieuse, jusqu’à ce jour-là reléguée dans la catégorie des païens - à ce moment de mon cheminement au cœur de cet évangile, Seigneur, je vois deux autres étoiles - est pour moi la patronne, le modèle à suivre complètement. Car, dans la présence active de l’Esprit- Saint, elle reçoit le don de Dieu qui vient des Juifs, selon la parole de Jean dans le récit de la Samaritaine (4, 22) : « nous adorons ce que nous connaissons car le salut vient des Juifs »

Ce jour-là que va-t-il se passer ? Un même désir à court terme satisfait après des suppliques répétées? Bien davantage. Ce que Jésus veut lui donner ce jour là à elle qui porte une étoile jaune intérieure, comme à tous les Cananéens à venir, c’est la multiplication de sa présence, à une autre échelle et d’une autre manière.
Première Adoration de l’histoire ? Non. Je pense aux mages venus eux aussi d’un ailleurs encore plus lointain que le pays de Canaan, obéissant à la lumière d’une étoile. Mais quelle étoile ! Les premiers adorateurs.

Et elle, 30 ans après, a aussi suivi cette même étoile de vie qui la guide devant le Fils de l’Homme, et elle n’a même pas le contenu d’une cassette à offrir. Rien. Elle vient les mains nues. Pauvre. Humble. Toute petite.
Dans sa cassette, il n’y a qu’un verbe. Un acte. Elle « se prosterne ». En plus j’ai appris qu’en grec, le mot est le même pour dire adorer et se prosterner. Et c’est ce mot qu’a utilisé Matthieu.
Dans sa cassette il n’y a ni or, ni encens, ni myrrhe, aucun objet, aucun symbole : il n’y a qu’elle-même. Elle livre et consacre toute sa personne au Fils de David, à Celui qu’elle a reconnu, tout de suite, comme son Maître et son Sauveur c’est-à- dire Celui qui sauve. C’est seulement après ce premier temps d’adoration qu’elle proclame totalement sa foi. Que des miettes, Seigneur. C’est tout ce que je demande.

Nous sommes une nouvelle fois dans le DON RECIPROQUE.
Et Jésus, alors, proclame sa foi envers un être humain. Ce qui m’a bouleversée à ce moment de mon cheminement au cœur de cet évangile, c’est que Jésus, lui aussi, a creusé son désir de sauver l’Homme. Lui aussi est allé puiser au fond de son être pour accéder au désir profond de cette femme inconnue. Il a vu sa souffrance, il l’a entendue depuis la première seconde. Car Dieu voit et Dieu sauve. Il lui répond. Et ce qu’il lui dit est extraordinaire : « Qu’il arrive comme tu le veux ! » = Que ta volonté soit faite ! = la même demande contenue dans la prière qu’il a enseignée à ses disciples quelque temps auparavant (6,5-14) mais adressée au Père : que Ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel (dans la traduction de la Tob : « Fais se réaliser ta volonté sur la terre à l’image du ciel »). Jésus s’abaisse devant une créature qui l’a reconnu. Une humilité réciproque.
Qui dit aussi quelque chose de Dieu Père à cet instant.

Par ces sept mots, il la fait entrer « dans ceux qui appartiennent au Seigneur ». N’est-ce pas tout simplement la définition de la sainteté ? Elle, qui n’a pas ni prénom ni nom, qui vient de si loin dans tous les sens du terme, la voici ce jour-là dans l’éternité de vie en Dieu. Quelle espérance dans le projet de bonheur que notre Père veut accomplir, pour maintenant, pour tous les hommes de tous les temps ! Tous. La preuve.

Un chemin : l’ADORATION.


Interrogations finales :
Ne sommes-nous pas favorisés d’une grâce spéciale depuis quelques années, en particulier dans nos pays occidentaux ? Avec, dans ce temps de pauvreté, de dénuement, de persécution banalisée, en filigrane, plus ou moins cachée, la redécouverte de l’Adoration ponctuelle ou perpétuelle proposée par de plus en plus de paroisses et de communautés anciennes et nouvelles. Avec les guérisons attenantes lorsque le Christ se penche vers chacun, durant telles assemblées de prière, telles processions du Saint Sacrement au milieu des foules d’aujourd’hui comme quand il passait en chair et en os dans celles d’il y a 2000 ans.

N’avons-nous pas à devenir de nouveaux centurions ou de nouvelles Cananéennes qui osent montrer leur visage en vérité parce que Tu les as entraînés vers la vérité et à crier : " Fils de David ! Viens à mon secours ! C’est vrai : je ne suis qu’un petit chien et je ne mangerai que des miettes ! Mais je peux Te manger. J’en ai le droit parce que je suis Fils ou Fille de Roi ? "

Sauve-moi – non parce que « je ne suis pas digne », c’est faux, archi faux.


Seigneur, je suis d i g n e
de Te recevoir
par Ta Parole qui me sauve.


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Commentaire de Philippe

Cette scène m’a toujours interpelé. En effet, ce n’est pas l’habitude de Jésus d’être comme indifférent et froid, en apparence insensible à la demande pressante d’une mère de famille dans la détresse. Et comme ce ne peut être de la froideur et de l’indifférence que cette attitude-là, il faut bien comprendre que Jésus veut donner un enseignement à ceux qui le suivent.
                D’abord, il y a comme une sorte de contradiction entre le voyage de Jésus en pays païen, cananéen, et sa remarque sur les brebis perdue d’Israël. Si son intérêt se borne aux fils de la promesse, pourquoi va-t-il en Syro-Phénicie ? Ce n’est certes pas pour y passer des vacances ou se reposer ou fuir une menace dont le texte ne dit rien du reste. Et comment cette femme a-t-elle eu connaissance de la filiation davidique et messianique de Jésus alors qu’elle est païenne ? Il faut conclure que la renommée de Jésus a dépassé le cadre d’Israël.
                Les disciples semblent emboîter le pas à Jésus. "Elle nous empoisonne la vie avec ses cris" disent-ils ; "il convient de la congédier". En effet, ils croyaient être tranquilles ; il n’en est rien ; ils en sont pour leur frais. Et qui plus est c’est une païenne qui vient leur casser la tête. La réponse de Jésus est curieuse et comme à côté du sujet. Elle est même énigmatique. Que vient faire l’allusion aux brebis perdues d’Israël en Syro-Phénicie ? Est-il possible de croire que Jésus ne vient sauver que ceux de sa nation ? C’est mettre en cause tout l’apostolat de saint Paul qui, par une révélation de l’Esprit Saint s’est fait l’évangélisateur des gentils. La solution est ailleurs. Il faut que je la trouve.
                Il y a alors cette scène émouvante. Elle ne se lasse pas, la cananéenne. Elle insiste. Viens à mon secours. Elle ne demande rien pour elle ; elle demande pour sa fille, avec insistance. Jésus la reprend, en utilisant une autre expression qui renvoie à la même réalité, celle des brebis perdues d’Israël, assimilées cette fois-ci à des enfants. L’image du petit chien est délicieuse. Il y a comme de la tendresse dans cette allusion ; il n’y a pas d’opposition entre les enfants et les petits chiens : tous sont petits. Et la cananéenne va prendre Jésus sur son terrain même. Elle ne demande pas le pain des petits enfants ; elle reconnaît le droit d’Israël d’être l’héritier premier de la promesse. Elle ne réclame que des miettes de cet héritage, se reconnaissant dans la figure de ces petits chiens ramasse-miettes. Qu’est-ce que cette guérison pour Jésus ? Il en fait tant d’autres et de plus extraordinaires. L’enfant ne semble pas être aux côtés de sa mère ; la maman ne demande rien de spectaculaire. Il s’agit de chasser un démon (on peut penser à des crises d’épilepsie) qui loge dans le corps d’un enfant resté à la maison. Cette femme est dans un acte de foi pur, et dans une compréhension totale de la mission de Jésus. Israël est l’olivier franc, certes. Mais ceux qui croient en Jésus se greffent sur ce tronc vigoureux et maintenu tel au cours des siècles, malgré les drames (destruction du Temple de Salomon, exil à Babylone, occupation romaine, perte de l’indépendance), par la foi de quelques témoins exemplaires : Zaccharie, Élisabeth, Syméon, Anne, Nicodème, Joseph d’Arimathie par exemple.
                En somme, la leçon que donne Jésus à ses disciples apparaît à travers cette scène si paradoxale : le salut va à ceux qui croient en Lui, qui le reconnaissent comme unique Sauveur du monde.
                Que le Seigneur nous donne un cœur assez large pour l’ouvrir à la détresse de tous les hommes, qu’il nous garde du jugement d’exclusion sur ceux qui ne partagent pas notre foi, et qu’il augmente celle-ci pour nous faire des témoins de son Salut.




samedi 16 juillet 2011

Evangile du DIMANCHE 31 juillet


Matthieu 14, 13 - 21



13 A cette nouvelle, Jésus se retira de là en barque vers un lieu désert, à l'écart. L'ayant appris, les foules le suivirent à pied de leurs diverses villes.
14 En débarquant, il vit une grande foule : il fut pris de pitié pour eux et guérit leurs infirmes.
15 Le soir venu, les disciples s'approchèrent de lui et lui dirent : "L'endroit est désert et déjà l'heure est tardive ; renvoie donc les foules, qu'elles aillent dans les villages s'acheter des vivres."
16 Mais Jésus leur dit : "Elles n'ont pas besoin d'y aller : donnez-leur vous-mêmes à manger."
17 Alors ils lui disent : " Nous n'avons ici que cinq pains et deux poissons." -
18 "Apportez-les moi ici", dit-il.
19 Et, ayant donné l'ordre aux foules de s'installer sur l'herbe, il prit les cinq pains et les deux poissons et, levant son regard vers le ciel, il prononça la bénédiction : puis, rompant les pains, il les donna aux disciples, et les disciples aux foules.
20 Ils mangèrent tous et furent rassasiés ; et l'on emporta ce qui restait des morceaux : douze paniers pleins !
21 Or ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants."


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Commentaire de Geneviève



Arrivée à la fin de cet évangile x fois entendu, j’ai accueilli un mot, un seul qui englobe tout : le don. Du début à la fin, je suis plongée dans le don, le don de soi, le don de sa vie.


Jésus se retira de là en barque vers un lieu désert, à l’écart : Pourquoi ? ← « A cette nouvelle » = quelqu’un vient de donner sa vie. C’est Jean-Baptiste. Il a été tué. Pourquoi ? Parce qu’il a osé prendre parti pour la vérité et un engagement juste. Il a osé sa vie – jusqu’au bout. Résultat : si extérieurement elle lui a été enlevée, en fait, il l’a donnée.

Jésus alors cherche un écart, sans personne : pourquoi ? Comment peut-on penser qu’il soit poussé par un motif de crainte d’opposants donc par une fuite du réel ? De même, peu importent les considérations diverses portant sur des questions de prééminence. Que ce soit lui qui, à un moment donné, ait été le Maître et Jésus l’élève puis que l’inverse se soit produit : il est mort. Celui que leur Père avait choisi pour l’annoncer est mort.
Pourquoi Jésus veut-il se retirer ? Je crois tout simplement d’abord pour pleurer. Déjà la compassion qui va s’étendre aux foules s’exprime envers un seul homme qu’il a tant estimé et aimé : Jean le Baptiste, tu es le prophète par excellence, celui qui m’a baptisé, celui qui n’avait en poche que cinq pains et deux poissons. Mais c’est grâce à toi que « j’ai vu l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur moi, grâce à toi que j’ai entendu cette voix me dire : Celui-ci est mon Fils bien-aimé ». Ta mission était de dire au monde que moi, Jésus, Fils de Dieu, j’allais venir et lui être donné. Les foules se rendaient auprès de toi et tu leur disais aux Pharisiens et aux Sadducéens : « Produisez donc du fruit qui témoigne de votre conversion... tout arbre qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu ».
La forme de ta mort est le témoignage que tu es devenu mon disciple jusqu’au bout... Et maintenant, le chemin pour produire du fruit, je le connais. Et, à présent, c’est à moi de l’annoncer.
On est vraiment loin des affaires de rivalités de strapontin.


Et Jésus veut se tourner vers son Père. S’il cherche à être un moment à l’écart des foules, ce n’est pas pour se planquer ou se reposer en douce mais c’est, à cause de cette nouvelle, pour être en tête à tête avec son Père: son cœur pourrait être plein de haine envers ceux qui sont à l’origine de son meurtre.
Non, son cœur est en repos car il est avec son Père.
Ils se parlent. De cet échange naîtra non une vengeance mortifère mais une démarche vivifère. De la vie et de la mort de Jean-Baptiste, par elles, en elles, se confirme en Jésus toute la plénitude de sa mission qui ira d’abondance en surabondance.

Ne pourrait-on dire que dans cet évangile de la multiplication des pains et des poissons nous assistons, après le baptême que Jésus a voulu avoir par Jean, à la confirmation de ce qu’il a à faire dans notre humanité pour elle. Il a reçu aussi à ce moment-là le sacrement de confirmation. L’Esprit Saint est venu sur Jésus pour l’aider à vivre comme le Fils bien aimé du Père.
C’est la raison pour laquelle, avec son équipement de combat, il pourra remplir pleinement sa mission, incarner le charisme de guérison : être médecin des âmes et des corps. Il peut redonner la vie spirituelle et physique car il a à présent les mains pleines de vie.


Mais c’est la cata : les foules qui ont appris, par le tam-tam de l’époque ou le twitter d’aujourd’hui - où il voulait aller, l’ont poursuivi. Ils l’ont filé – mais pour une bonne cause.

N’empêche, Seigneur Jésus, tu désirais tant t’arrêter, te poser quelque part seul. Et bien c’est raté. Tu étais arrivé à ton point de chute : ce n’est pas le silence et la solitude qui t’accueillent mais au moins cinq mille personnes qui, nous précise bien l’évangéliste, elles, sont venues à pied.
Et que va-t-tu faire aussitôt après ce désir de cette mini-retraite en silence qui n’a pu se réaliser? Encore fuir plus loin en cherchant à les semer ? Râler, enguirlander tous ces gens, ces milliers de personnes qui te talonnent, ne te laissant pas libre de faire ce que tu veux ?


Non, tu es pris de pitié : littéralement tes entrailles frémissent et à présent ton cœur pleure non plus seulement devant une seule personne mais face à des milliers – qui souffrent dans leur corps, dans leur âme, dans leur esprit. Et tu leur donnes ton charisme de guérison. En surabondance. Déjà les cinq pains et les deux poissons dont tu disposais au départ se multiplient au contact de chacun. Tu passes au milieu de la foule et les gens guérissent : n’est-ce pas ce qui se passe à nouveau pour tel ou tel aujourd’hui lorsque Tu passes, porté par un prêtre, au milieu d’une foule en prière qui demande aussi la guérison, 20 siècles après, avec la même foi et la même simplicité ? Don de la vie.


"Donnez-leur vous - mêmes à manger."
Regardons bien la construction de cette phrase que, jusqu’à présent, je comprenais ainsi : comme un ordre de Jésus qu’il ne fallait pas renvoyer les foules chercher à manger elles-mêmes mais que c’était aux apôtres à faire ce travail, qu’ils devenaient ainsi le maillon essentiel dans la transmission de la vie. Une leçon de pédagogie en quelque sorte, qui, en plus, contient une force d’espérance et de persévérance inouïe. Chacun, dans son domaine, se retrouve souvent avec au moins cinq mille hommes à nourrir en n’ayant quasiment plus rien dans les poches. Et bien, dit Jésus, donnez cette piécette : je sais que, seule, elle ne pourra pas produire grand-chose mais dans la mesure où vous la donnez, ou vous vous en détachez, elle se multipliera.


A mon avis ça va encore bien plus loin : ce faisant j’espère ne pas m’évaporer dans une interprétation totalement éloignée de la formulation d’origine. Mais c’est ainsi que je l’entends aujourd’hui. Jésus dit à ses disciples : la nourriture que vous avez à leur donner c’est vous.
Il ne dit pas : c’est moi >> dans la communion sous la forme du pain et du vin.

Chacun écoute Jésus lui dire : non non ! Ne dis pas aux foules d’aujourd’hui : allez cherchez vous-même votre nourriture chez vous = retournez dans votre histoire, votre famille etc. Pour y trouver un substrat. Non non ! C’est vous qui devez vous donner à manger.
= Littéralement : donnez-vous / vous-mêmes / à manger (en ajoutant – aux foules).

Certes, qui n’a pas dit ou pensé une fois : je suis mangé par mes enfants, mon travail, mon activité dans telle association, telle paroisse etc. ? Ca me bouffe... Je sais ce que c’est. Non merci bien.
Il s’agit d’un autre mouvement : non pas une invasion, un envahissement destructeur à terme mais l’offrande de sa vie complète à Dieu, de sa personne toute entière et de toutes ses composantes, pour toujours. Alors là nous sommes dans un autre registre qui s’adresse à chacun, sans étiquette, carte de visite, diplôme de reconnaissance religieuse, d’appartenance à un groupement plus avancé qu’un autre. C’est un choix personnel et libre en Eglise.


Mais que se passera-t-il de par la prise de conscience de cette éminente dignité de l'onction sacerdotale des baptisés ?

Mes quelques pauvres petits pains et minuscules poissons se multiplieront et nourriront des foules.
Vrai.
Puisque Jésus le dit à nos premiers de file.
On n’a plus qu’à suivre le mouvement – avec une confiance totale et là aussi complètement.
Idem pour l’Eglise.



Mon Dieu, merci de m’avoir - déjà - donné

cinq pains et deux poissons
.



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Commentaire de Philippe

            Quelle est donc cette nouvelle qui pousse Jésus à se retirer dans un endroit désert à l’écart ? Matthieu nous apprends que c’est l’exécution de Jean-Baptiste par Hérode. Il ne nous dit pas les raisons de cette décision. Mesure de prudence ? Désir de prier pour son cousin qui a donné sa vie au service de la vérité, en se retirant dans la montagne comme il l’a fait et le fera encore si souvent, pour retrouver son Père dans un face-à-face d’amour dont nous ne pouvons deviner la profondeur et la richesse ?
             Un détail mérite aussi d’être relevé. Jésus part en barque. Il est impensable qu’il voyage seul. Et, bien que l’évangéliste ne le précise pas dans ce logion, il est évident que Jésus part avec ses disciples les plus chers, les apôtres. Du reste, le passage suivant indique que Jésus obligea ses disciples à remonter dans la barque, pendant qu’il renverrait les foules et qu’après l’avoir fait il se retirerait dans la montagne pour prier. Nous avons là une première réponse : Jésus était parti à l’écart pour prier.
            Il traverse en barque, comme il l’a fait et le fera encore. Moyen simple d’échapper à la foule qui se presse autour de lui. Stupéfaction et déception des disciples sans doute quand ils abordent l’autre rive. Ils croyaient être seuls avec le Maître. C’est raté. Une grande foule est là qui les attend sur le rivage. Comment a-t-elle fait pour connaître l’endroit où la barque allait toucher terre ? Elle a dû suivre du regard le bateau, tout en cheminant hâtivement sur la rive. Qui la compose ? Des hommes avides d’écouter la Parole ? Des gens intéressés par les dons de thaumaturge du Maître ? Des curieux en quête de signes ? Probablement un mélange de ces attentes en chacun de ceux qui piétinent sur la plage avec impatience en attendant de voir la suite. Jésus, sans doute, est fatigué. Il a dû enseigner, guérir, écouter, encourager, bénir, tous les jours qui ont précédé. Le contexte indique toutefois que la traversée a dû avoir lieu au plus tard en fin de matinée. Sinon, Matthieu ne dirait pas « le soir venu ». Il a dû s’écouler du temps entre l’arrivée de Jésus et ce moment privilégié où la nuit descend doucement sur la terre, un temps bien employé par le Maître. Saisi de pitié, il guérit les malades et les infirmes qu’on lui a amené en grand nombre sans doute, car l’évangéliste dit : « les foules quittèrent les villes et partirent à sa suite ».
            Et puis arrive l’inouï. Le soir est tombé. L’endroit est désert, l’évangéliste insiste bien sur ce point ; Jésus l’avait choisi pour ça. « Allons, il est temps d’arrêter maintenant, disent les apôtres. Il est tard, il fait presque nuit. Que ces gens aillent chercher de quoi manger dans les villages des alentours. » Il y a comme une pointe d’irritation dans la réflexion, et un aveu d’impuissance (« et qu’ils nous fichent la paix ! »). Et c’est à cette impuissance que Jésus va demander l’impossible afin de rendre témoignage à la puissance de son Père. Il demande donc à ces impatients de disciples de donner eux-mêmes à manger à une foule de près de 5.000 hommes, sans compter les femmes et les enfants, et avec seulement 5 pains et 2 poissons. Dérisoire réserve, non ? Bien plus, il donne l’ordre de faire s’asseoir les (notons le pluriel) foules sur l’herbe. Nous utiliserions nous l’expression complémentaire « pour les faire pique-niquer ».
            Jésus lève les yeux au ciel (nous avons déjà commenté cette expression que les évangélistes utilisent très souvent quand Jésus s’apprête à faire un miracle (dunameis), ou plus exactement, à donner un signe (semeia) ; en fait il contemple son Père.) Le signe c’est celui de l’abondance des dons que le Père fait aux hommes qui croient au nom sauveur du Fils (une telle abondance, qu’il y a douze paniers pleins des pains qui n’ont pas été consommés). Le signe est la préfiguration de la multiplication quotidienne et universelle du pain eucharistique.
            Beaucoup de leçons à tirer de cet épisode. D’abord Dieu révèle sa puissance à travers notre impuissance. Notre impuissance est celle de notre condition de créature, mais aussi la conséquence de notre manque de foi, et souvent celle de notre péché. Ensuite, il apparaît que Dieu s’intéresse à notre condition d’homme dans ce qu’elle a de plus concret. Quoi de plus concret que de sentir la fin tenailler notre estomac. Et puis il y a cette grande leçon de la patience inlassable de Jésus, figure concrète de la Charité, identifiée à la Charité.
            Que le Seigneur nous donne l’humilité de reconnaître nos limites et nos faiblesses pour mieux nous laisser combler de ses dons. Ils ne peuvent être accueillis par un cœur trop plein de lui-même. Que le Seigneur vienne visiter notre vie dans ce qu’elle a de plus concret, car il vient tout sauver. Et qu’il nous donne de vivre davantage de la charité.

samedi 2 juillet 2011

Evangile du DIMANCHE 17 juillet



Matthieu 13, 24-43


24 Il leur proposa une autre parabole : « Il en va du Royaume des cieux comme d'un homme qui a semé du bon grain dans son champ.
25 Pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu ; par-dessus, il a semé de l'ivraie en plein milieu du blé et il s'en est allé.
26 Quand l'herbe eut poussé et produit l'épi, alors apparut aussi l'ivraie.
27 Les serviteurs du maître de maison vinrent lui dire : « Seigneur, n'est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D'où vient donc qu'il s'y trouve de l'ivraie ? »
28 Il leur dit : « C'est un ennemi qui a fait cela. » Les serviteurs lui disent : « Alors, veux-tu que nous allions la ramasser ? »
29 « Non, dit-il, de peur qu'en ramassant l'ivraie vous ne déraciniez le blé avec elle.
30 Laissez l'un et l'autre croître ensemble jusqu'à la moisson, et au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs : Ramassez d'abord l'ivraie et liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier. »
31 Il leur proposa une autre parabole : « Le Royaume des cieux est comparable à un grain de moutarde qu'un homme prend et sème dans son champ.
32 C'est bien la plus petite de toutes les semences ; mais, quand elle a poussé, elle est la plus grande des plantes potagères : elle devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent faire leurs nids dans ses branches. »
33 Il leur dit une autre parabole : « Le Royaume des cieux est comparable à du levain qu'une femme prend et enfouit dans trois mesures de farine, si bien que toute la masse lève. »
34 Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans paraboles,
35 afin que s'accomplisse ce qui avait été dit par le prophète : J'ouvrirai la bouche pour dire des paraboles, je proclamerai des choses cachées depuis la fondation du monde.
36 Alors, laissant les foules, il vint à la maison, et ses disciples s'approchèrent de lui et lui dirent : « Explique-nous la parabole de l'ivraie dans le champ. »
37 Il leur répondit : « Celui qui sème le bon grain, c'est le Fils de l'homme ;
38 le champ, c'est le monde ; le bon grain, ce sont les sujets du Royaume ; l'ivraie, ce sont les sujets du Malin ;
39 l'ennemi qui l'a semée, c'est le diable ; la moisson, c'est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges.
40 De même que l'on ramasse l'ivraie pour la brûler au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde :
41 le Fils de l'homme enverra ses anges ; ils ramasseront, pour les mettre hors de son Royaume, toutes les causes de chute et tous ceux qui commettent l'iniquité,
42 et ils les jetteront dans la fournaise de feu ; là seront les pleurs et les grincements de dents.
43 Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père.

Entende qui a des oreilles ! »

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Commentaire de Geneviève




Alors, laissant les foules, il vint à la maison, et ses disciples s'approchèrent de lui et lui dirent : « Explique-nous la parabole de l'ivraie dans le champ. »

Vous, les disciples, vous venez aussi de quitter les foules, vous étiez au milieu d’elles, et comme tout le monde vous venez d’entendre trois nouvelles paraboles de votre Maître. Il devait faire très beau. Lui était seul dans sa barque sur le lac de Tibériade et il s’est adressé à vous tous qui étiez agglutinés sur le rivage. Vous avez bien perçu ses paroles en dépit de la distance, car, comme tout bon enseignant, il a veillé à d’abord bien se faire comprendre en articulant. La base de tout. Et d’une voix claire et forte – bien plus fort que lorsqu’il vous enseigne à l’écart.

Que de questions ! Que d’incompréhensions... Alors, nous nous sommes dits entre nous : « Bon ! On a compris la deuxième et la troisième mais alors la première ! Qu’est- ce que ça veut bien dire ? Qu’est-ce que cette ivraie qu’il conseille de laisser pousser en même temps que le bon grain – en dépit du bon sens ? On va tout de suite l’interroger, dès qu’il aura accosté, qu’il sera revenu ''à la maison'', vous le savez, celle de Pierre - car nous sommes en ce moment de nouveau à Capharnaüm et nous logeons tous chez lui, Jésus est son hôte : vous diriez que c’est notre base logistique pour notre travail d’évangélisation. »

- Et ses disciples s’approchèrent de lui = un mot, une démarche que j’aime beaucoup. Elle se retrouve à d’autres instants mais j’ai l’impression de la découvrir aujourd’hui et de la faire mienne : Jésus, je m’approche de toi. N’est-ce pas là le secret de toute prière ? Plus précisément le secret de toute entrée en prière... Les disciples, eux, ont besoin de se rapprocher de Jésus, physiquement : notre Maître n’explique jamais les paraboles aux foules mais toujours à nous seuls, en tête à tête. Pourquoi ? Parce que c’est un Maître : pour nous apprendre aussi à en fabriquer quand nous partirons au loin.

Quel pédagogue ! Cette façon imagée les pique encore davantage, elle les met sur le chemin de la recherche dans l’instant et pour le futur.

- et lui dirent : « Explique-nous... Ensuite seulement vient l’objet de ma venue : Jésus, explique-moi : qu’est-ce que ça veut dire ? Cet évènement? Cette parole ? Explique-moi : pourquoi ceci, pourquoi cela ? Explique-moi : que faire, que dire...Je ne comprends pas. Nous aussi, nous sommes dans la posture de ces hommes tellement proches de nous, tellement identiques dans le fond et quelle que soit notre ‘distance’ du commencement de notre approche du Christ.

Explique = dé- plie, déplie ce linge plié en quatre ou en mille pour que nous puissions le voir clairement, complètement à plat.

Rends-nous claire et intelligible la parabole de l’ivraie dans le champ que tu viens de nous donner. On aime bien tes paraboles avec tes images parce qu’elles nous permettent de saisir tout de suite ce que tu veux dire mais alors celle-là ...On est ce qu’on est - même les plus futés d’entre nous, les plus instruits n’ont rien compris. Faut faire avec. Recommence – mais cette fois en nous donnant la clé.

Tu as dit : « C'est un ennemi qui a fait cela » Qui c’est ? Voilà, on s’assoit... nous t’écoutons.
Pus de cours en amphi mais cours particulier : vous suivez maintenant un stage de formation spécifique. Quelle journée ! Nous allons bien dormir... avec notre Ami... Demain matin à l’aube : au boulot.


Quelle joie a du éprouver Jésus en entendant la demande si humble, si pauvre de ses tout-petits ! : comme celle de tout enseignant, lorsqu’à la fin du cours, encore à son bureau dans sa classe ou dans la cour, il voit s’approcher ses élèves, pas seulement un, mais un groupe venir à lui et lui dire en chœur : « Expliquez-nous ce que vous venez de nous enseigner : nous n’avons pas compris... ». Loin d’être une interpellation visant à mettre en défaut une faiblesse pédagogique – normalement les élèves doivent avoir tout saisi à la fin d’un « bon cours » – et bien parfois et souvent : non. Il faut recommencer et encore recommencer et « déplier » toujours par d’autres voies, d’autres moyens.

Réponse claire, nette et précise :

Celui qui sème le bon grain ? C'est le Fils de l'homme ;
Le champ ? C'est le monde ;Le bon grain ? Ce sont les sujets du Royaume ;
L'ivraie ? Ce sont les sujets du Malin ;
L'ennemi qui l'a semée ? C'est le diable ;
La moisson ? C'est la fin du monde ;
Les moissonneurs ? Ce sont les anges.


> Avez-vous remarqué que :

1. il n’y a ivraie que lorsqu’il y a bon grain ?
2. l’ennemi n’est présent que lorsque Jésus est présent ?
3. par conséquent il est absent quand Jésus est absent ?
4. la présence du Malin signifie donc la présence du Christ ?

Ainsi, voir une action ou vivre dans une situation semée par le diable n’a pas à m’entraîner dans l’incompréhension, le rejet, le découragement ou le désespoir lié à un abandon (Où est-Il, le Seigneur ? Ce n’est pas possible qu’il permette ça ! etc. etc.)
Bien au contraire, ces expériences me mènent à la JOIE : c’est parce qu’Il est là, à mes côtés, dans cette épreuve douloureuse, que son Ennemi se démène sinon il me laisserait ‘tranquille’ : rien à craindre, je n’ai pas besoin de me pointer. Paradoxe : c’est lorsque c’est le calme plat qu’il faut commencer à s’inquiéter.

Forcément les sujets du Royaume ont à combattre l’Ennemi, le « dia-bolos », celui qui se met en traversqui sème la désunité partout, par tous les moyens. Cette parabole révèle le mystère de l’iniquité : aucune explication du monde ne peut se faire sans référence à Satan. Le mal n’est pas un vague concept psycho-moralo-religioso qui serait inhérent à notre nature humaine, dont Dieu d’ailleurs est souvent accusé d’être lui-même l’auteur - un mal qu’on passerait notre temps à réduire comme on peut, en nous comme dans les autres, de manière coercitive ou perfectionniste à la force de nos poignets personnels à nous.
Le mal, c’est le Malin : un être spirituel, en dehors de nous – libre.

Voilà le cœur du combat dans lequel nous sommes tous plongés. Sinon on ne comprend toujours rien à tout ce que nous avons à affronter aussi bien dans notre vie personnelle et professionnelle que dans la vie de l’Eglise, de la nouvelle évangélisation, de notre société, de nos pays.
Car nous ne sommes pas seuls. Jamais.
Jésus, Tu es toujours là, complètement présent dans ce que je vis aujourd’hui. C’est pourquoi je peux t’en parler.
Ce passage nous met en face des premiers hommes qui ont eu le pouvoir de chasser les démons – à qui, avant de les envoyer en mission, « Jésus donna autorité sur les esprits impurs, pour qu’ils les chassent et qu’ils guérissent toute maladie et toute infirmité. » 10,1. Ce ne sont pas eux qui ont chassé les démons mais Jésus qui était avec eux.
C’est pour cela qu’ils ont été fondamentalement heureux au retour de leur premier chantier de travail.
Mais ils ne sont pas uniques :
Cf. Heureux ceux qui... heureux ceux qui...
Cf. Les personnes qui vont jusqu’au bout de cet affrontement et donnent leur vie - de mille manières concrètement - avec Joie.
Cf. Les saints, qui ne sont rien d’autre que des gens qui vivent cette lutte au plus près, souvent jusque dans leur chair- mais qui restent dans le Repos.

Et nous aussi, à notre place, de part notre baptême, nous sommes entraînés dans leur sillage, en JOIE.



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Seigneur, je continue à comprendre.
Je te le dis : « déplie chaque jour un peu plus la parabole de l’ivraie dans mon champ, dans le champ du monde d’aujourd’hui,
pour que, le jour de la moisson, personne ne reste éloigné, par l’action de l’Ennemi, de notre Père mais que chacun, librement, entre dans votre Maison. »


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Commentaire de Philippe


Voilà donc trois paraboles. Ce qui me frappe, c’est l’expression « il leur dit [ou il leur proposa] une autre parabole » trois fois réitérées. Il y a là une insistance. L’Évangéliste, dans sa manière de les raconter, suggère qu’elles ont été dites les unes après les autres par Jésus. Et si l’Église les propose à notre méditation en ce dimanche, c’est pour faire écho à la suggestion de Matthieu. Il faut que ces paraboles dites les unes après les autres, en un lieu et un moment qui ne nous sont pas précisés, aient une cohérence interne forte. Il s’agit de la trouver.
Je note que toutes font référence aux mystères de la croissance, celle des plantes (l’ivraie et le bon grain, la graine de sénevé, et le travail mystérieux de la levure, dont une petite pincée suffit à faire lever la pâte). Et puis il y a l’explication de Jésus, qui assimile le bon grain aux sujets du Royaume et l’ivraie à ceux du Malin. C’est donc bien de la croissance de l’homme dont il s’agit ici, et de la croissance dans la foi. Il suffit d’en avoir gros un grain de moutarde, la plus petite des plantes potagères, pour que grandissant avec elle et en elle, nous atteignions une dimension que rien ne laisse soupçonner au départ. La parabole du bon grain et de l’ivraie ne laisse aucun doute sur la difficulté que le disciple rencontre dans sa vie de disciple. C’est qu’il pousse avec l’ivraie. Il n’est pas question d’arracher l’ivraie pendant qu’elle pousse en même temps que le bon grain. Toute créature pousse au soleil du Créateur, qui le fait luire sur les bons comme sur les méchants. Il y a pour nous une très grande leçon à tirer de cette sagesse : notre Église n’est une Église de purs ou de parfaits, elle est faite de disciples qui croissent, avec tous les aléas de la croissance, ceux du péché essentiellement et de la rupture momentanée de l’alliance. Mais le semeur est là qui prend soin du grain qu’il a semé (c’est que nul n’arrachera à Jésus ceux le Père lui a donné). Il l’arrose de sa grâce, de sa miséricorde, de son amour.
Il y a aussi quelque chose d’important dans ces paraboles, c’est le côté invisible, mais irrésistible du travail de la vie, que ce soit celui de la levure, ou celui de la graine de moutarde. Bien fragile, bien peu que cette pincée de levure, que cette petite graine. Et pourtant, elles portent en elles leur fruit.
Et puis il y a la scène du jugement. Nous faisons semblant d’ignorer que le Seigneur est le Maître du jugement (tout pouvoir lui a été remis). Nul ne sait quelle en sera la forme. On peut imaginer que devant la splendeur de Dieu impossible à concevoir sur cette terre, c’est notre regard sur nous-même qui nous jugera. Mais ce qui est sûr, car on ne peut abolir la Parole de Jésus, c’est qu’il y aura un jugement. Et le bon grain sera séparé de l'ivraie.
Nous serons jugés sur l’amour : As-tu aimé, dira notre Créateur ? Qu’au jour du jugement, je puisse répondre "oui" sans mentir, en reconnaissant mes manques et mes faiblesses, mes refus et mes péchés, mais en affirmant que j’ai toujours eu recours à la miséricorde du Père à nous promise et affirmée par Jésus, qui a donné sa vie en preuve de cette incroyable vérité.